Mikhail Bakunin

Sur l'état

(1873)

 


 

Note

Dans ces passages, nous retrouvons toute la lucidité et la prévoyance de Bakounine dans son analyse des illusions néfastes que le socialisme générerait chez beaucoup sous la forme de l'Etat populaire ou de l'Etat de transition.

Source : Passages de l'Étatisme et anarchie, Zurich, 1873.

 


 

L'industrie capitaliste et la spéculation bancaire modernes ont besoin, pour se développer dans toute l'ampleur voulue, de ces grandes centralisations étatiques qui, seules, sont capables de soumettre à leur exploitation les millions et les millions de prolétaires de la masse populaire. Aussi bien, l'organisation fédérale, de bas en haut, des associations ouvrières, des groupes, des communes, des cantons et enfin des régions et des nations, est-elle la seule et unique condition d'une liberté réelle et non fictive, aussi contraire à la nature de l'industrie capitaliste et de la spéculation bancaire qu'est incompatible avec elles tout système économique autonome. Par contre, l'industrie capitaliste et la spéculation bancaire s'accommo­dent parfaitement de la démocratie dite représentative; car cette structure moderne de l'Etat, fondée sur la pseudo-souveraineté de la pseudo-volonté du peuple prétendument exprimée par de soi-disant représentants du peuple dans de pseudo-assemblées populaires, réunit les deux conditions préalables qui leur sont nécessaires pour arriver à leurs fins, savoir, la centralisation étatique et l'assujettissement effectif du peuple souverain à la minorité intellectuelle qui le gouverne, soi-disant le représente et l'exploite infailliblement.

Toute exploitation du travail, quelles que soient les formes politiques de la pseudo-volonté et de la pseudo-liberté du peuple dont on la dore, est amère au peuple. Donc, aucun peuple, aussi docile soit-il par nature et aussi habitué qu’il puisse être à obéir aux autorités, ne se résignera volontiers à s'y soumettre; pour cela, une contrainte permanente est nécessaire; cela veut dire que sont nécessaires la surveillance policière et la force militaire. L’Etat moderne, par son essence et les buts qu'il se fixe, est forcément un Etat militaire et un Etat militaire est voué non moins obligatoirement à devenir un Etat conquérant; s'il ne se livre pas lui-même à la conquête, c'est lui qui sera conquis par la simple raison que partout où la force existe, il faut qu'elle se montre ou qu’elle agisse. De là découle une fois de plus que l'Etat moderne doit être nécessairement grand et fort; c'est la condition nécessaire de sa sauvegarde.

A l’heure actuelle, un Etat digne de ce nom, un Etat fort, ne peut avoir qu'une base sûre: la centralisation militaire et bureaucratique. Entre la monarchie et la république démocratique, il n'y a qu'une différence notable: sous la première la gent bureaucratique opprime et pressure le peuple, au nom du roi, pour le plus grand profit des classes possédantes et privilégiées, ainsi que dans son intérêt propre: sous la république, elle opprime et pressure le peuple de la même manière pour les mêmes poches et les mêmes classes, mais, par contre, au nom de la volonté du peuple. Sous la république, la pseudo-nation, le pays légal, soi-disant représenté par l’Etat, étouffe et continuera d'étouffer le peuple e vivant et réel. Mais le peuple n’auras pas la vie plus facile quand le bâton qui le frappera s'appellera populaire.

La question sociale, la passion de la révolution sociale, s’est emparée aujourd’hui du prolétariat français. Il faut la satisfaire ou la réprimer; mais elle ne pourra recevoir satisfaction que lorsque s'effondrera la contrainte gouvernementale, ce dernier rempart des intérêts bourgeois. Ainsi, aucun Etat, si démocratique que soient ses formes, voire la république politique la plus rouge, populaire uniquement au sens de ce mensonge connu sous le nom de représentation du peuple, n’est en mesure de donner à celui-ci ce dont il a besoin, c'est-à-dire la libre organisation de ses propres intérêts, de bas en haut, sans aucune immixtion, tutelle ou contrainte d'en haut, parce que tout Etat, même le plus républicain et le plus démocratique, même pseudo-populaire comme l'Etat imaginé par M. Marx, n’est pas autre chose, dans son essence, que le gouvernement des masses de haut en bas par une minorité savante et par cela même privilégiée, soi-disant comprenant mieux les véritables intérêts du peuple que le peuple lui-même. Ainsi, satisfaire la passion et les aspirations populaires est, pour les classes possédantes et dirigeantes, une impossibilité absolue; mais il leur reste un moyen: la contrainte gouvernementale, en un mot l'Etat, parce qu’Etat est précisément synonyme de contrainte, de domination par la force, camouflée si possible, au besoin brutale et nue.

Le temps viendra où il n’y aura plus d’Etats - le Parti révolutionnaire socialiste tend de toutes ses forces à les détruire en Europe, - où, sur les ruines des Etats politiques, sera fondé en toute liberté l’alliance libre et fraternelle, organisée de bas en haut, des associations libres de production, des communes et des fédérations régionales englobant sans distinction, parce que librement, les individus de toute langue et de toute nationalité; et alors l’accès à la mer sera ouvert à tous en pleine égalité; aux habitants du littoral, directement; aux habitants des pays éloignés de la mer, au moyen de chemins de fer libérés de toute tutelle, de tout impôt, de toute taxes, réglementations, tracasseries, interdictions, autorisations et ordonnances gouvernementales.

Nous avons déjà exprimé à plusieurs reprises une très vive aversion pour la théorie de Lassalle et de Marx qui recommande aux travailleurs, sinon comme idéal suprême, du moins comme but essentiel immédiat, la fondation d’un Etat populaire, lequel, comme ils l'ont eux-mêmes expliqué, ne serait autre chose que “le prolétariat organisé en classe dominante”.

Si le prolétariat devient la classe dominante, qui, demande-t-on, dominer-t-il? C'est donc qu'il restera encore une classe soumise à cette nouvelle classe régnante, à cet Etat nouveau, ne fût-ce, par exemple, que la plèbe des campagnes qui, on le sait, n’est pas en faveur chez les marxistes et qui, situé au plus bas degré de la civilisation, sera probablement dirigée par le prolétariat des villes et des fabriques, ou bien, si l'on considère la question du point de vue ethnique, disons pour les Allemands, la question des Slaves, ceux-ci se trouveront pour la même raison, vis-à-vis du prolétariat allemand victorieux, dans une sujétion d’esclave identique à celle de ce prolétariat par rapport à sa bourgeoisie.

Qui dit Etat, dit nécessairement domination et, par conséquent, esclavage; un Etat sans esclavage, avoué ou masqué, est inconcevable, voilà pourquoi nous sommes ennemis de l'Etat.

Que signifie: le prolétariat organisé en classe dominante? Est-ce à dire que celui-ci sera tout entier à la direction des affaires publiques? On compte environs quarante millions d'Allemands. Se peut-il que ces quarante millions fassent partie du gouvernement et le peuple entier gouvernant, il n'y aura pas de gouvernés? Alors il n'y aura pas de gouvernement, il n'y aura pas d’Etat, mais s’il y en a un, il y aura des gouvernés, il y aura des esclaves.

Dans la théorie marxiste ce dilemme est tranché très simplement. Par gouvernement populaire les marxistes entendent le gouvernement du peuple au moyen d’un petit nombre de représentants élus par le peuple au suffrage universel. L’élection par l'ensemble de la nation des représentants soi-disant du peuple et des dirigeants de l'Etat - ce qui est le dernier mot des marxistes aussi bien que de l’école démocrate - est un mensonge qui cache le despotisme de la minorité dirigeante, mensonge d'autant plus dangereux qu'il est présenté comme l’expression de la prétendue volonté du peuple.

Aussi sous quelque angle qu'on se place pour considérer cette question, on arrive au même résultat exécrable: le gouvernement de l'immense majorité des masses populaires par une minorité privilégiée. Mais cette minorité, disent les marxistes, se composera d'ouvriers. Oui, certes, d'anciens ouvriers, mais qui, dès qu’ils seront devenus des gouvernants ou des représentants du peuple, cesseront d’être des ouvrier et se mettront à regarder le monde prolétaire du haut de l'Etat, ne représenteront plus le peuple, mais eux-mêmes et leurs prétentions à le gouverner. Qui en doute, ne connaît pas la nature humaine.

Ces élus seront en revanche des socialistes convaincus et par surcroît savants. Les termes “socialiste scientifique”, “socialisme scientifique” qui reviennent sans cesse dans les écrits des lassalliens et des marxistes, prouvent par eux-mêmes que les pseudo-Etat populaire ne sera rien d'autre que le gouvernement despotique des masses prolétaires par une nouvelle et très restreinte aristocratie de vrais ou de prétendus savants. Le peuple n'étant pas savant, il sera entièrement affranchi des soucis gouvernementaux et tout entier intégré dans le troupeau des gouvernés. Bel affranchissement!

Les marxistes se rendent compte de cette contradiction et, tout en admettant que la direction gouvernementale des savants, la plus lourde, la plus vexatoire et la plus méprisable que soit, sera, quelles que puissent être les formes démocratiques, une véritable dictature, se consolent à l'idée que cette dictature sera temporaire et de courte durée. Ils prétendent que son seul souci et son unique fin sera de donner l’instruction au peuple et de le porter, tant économiquement que politiquement, à un tel niveau que tout gouvernement ne tardera pas à devenir inutile; et l'Etat, après avoir perdu son caractère politique, c'est-à-dire autoritaire, se transformera de lui-même en organisation tout à fait libre des intérêts économiques et des communes.

Il y a une flagrante contradiction. Si leur Etat est effectivement un Etat populaire, quelles raisons aurait-on de le supprimer? Et si, d'autre part, sa suppression est nécessaire pour l'émancipation réelle du peuple, comment pourrait-on le qualifier d’Etat populaire. En polémiquant avec eux, nous les avons amenés à reconnaître que la liberté ou l’anarchie, c'est-à-dire l'organisation libre des masses ouvrières de bas en haut, est l’ultime but de l'évolution sociale et que tout Etat, y compris leur Etat populaire, est un joug, ce qui signifie que, d'une part, il engendre le despotisme, et, de l’autre, l'esclavage.

Selon eux, ce joug étatique, cette dictature est une phase de transition nécessaire pour arriver à l’émancipation totale du peuple: l'anarchie ou la liberté étant le but, l’Etat ou la dictature le moyen. Ainsi donc pour affranchir les masses populaires, on devrait commencer par les asservir.

Pour le moment, notre polémique s'est arrêtée sur cette contradiction. Les marxistes prétendent que seule la dictature, bien entendu la leur, peut créer la liberté du peuple; à cela nous répondons qu'aucune dictature ne peut avoir d’autre fin que de durer le plus longtemps possible et qu'elle est seulement capable d’engendrer l’esclavage dans le peuple qui la subit et d'éduquer ce dernier dans cet esclavage; la liberté ne peut être créée que par la liberté, c'est-à-dire par le soulèvement du peuple entier et par la libre organisation des masses laborieuses des bas en haut.

 


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