Emile Gautier

Le parlementarisme

(1885)

 



Note

Une critique féroce et précise du régime parlementaire comme tromperie et illusion.

 


 

Il est, en France et ailleurs, un préjugé malheureusement trop répandu encore aujourd'hui. C'est celui qui consiste à croire que le régime parlementaire est le palladium des libertés et des droits populaires.

Le parlementarisme consiste précisément en ce que le peuple prétendu souverain est appelé de temps en temps, à des époques qu'il n'a point le droit de fixer lui-même, et suivant certaines conditions qu'on lui impose, à désigner, à la pluralité des suffrages, les gens qui seront chargés d'exercer sa propre souveraineté, c'est-à-dire de penser, de vouloir, de parler et d'agir à sa place. Une fois leurs noms sortis d'urnes qui sont souvent à double fond, ces mandataires du peuple sont censés représenter tous les électeurs, même ceux qui n'ont pas voté pour eux. Ils ont le droit et le pouvoir de fabriquer des lois obligatoires pour tout le monde, d'organiser la société à leur guise, de distribuer les postes et les charges, de lever des impôts, de déclarer la guerre à une nation voisine ou de conclure la paix, bref, de faire par tout le pays la pluie et le beau temps. Ils pourraient même, si cela leur plaisait, se proclamer inamovibles et supprimer le suffrage universel d'où émane cependant cette puissance exorbitante, sans que leurs électeurs eussent rien à dire, puisqu'ils les représentent, c'est-à-dire les remplacent.

Dans de semblables conditions, en présence de pareilles inconséquences et d'aussi monstrueux illogismes, c'était un devoir pour nous de nous mêler à la campagne si brillamment commencée au Congrès ouvrier du Centre par les délégués des groupes dits anarchistes, et d'exposer, dans une série de publications populaires, les raisons philosophiques, historiques, économiques et sociales pour lesquelles il nous semble que le moment est venu pour les électeurs éternellement dupés et trahis, de déserter les urnes et de se mettre en grève.

Non pas que nous voulions, comme on nous l'a reproché avec une insistance qui frise la mauvaise foi, conseiller au peuple de jeter le manche après la cognée, de se retirer sous sa tente et de ne plus rien faire du tout. Nous sommes partisans de l'abstention, cela est vrai : mais cette abstention se limite exclusivement au vote et n'implique en aucune façon l'obligation de ne pas participer à l'agitation électorale. Nous croyons, tout au contraire, que ce sera là une excellente occasion d'exposer nos idées, de développer notre programme, de signaler les abus dont nous souffrons et de combattre les préjugés qui en retardent la suppression. Nous nous garderons bien de nous abstenir de la propagande révolutionnaire, mais, conséquents avec nous-mêmes, avec nos critiques et nos aspirations, nous nous abstiendrons de déposer dans l'urne un bulletin de vote dont il est loisible à nos maîtres de ne tenir aucun compte et qui, par conséquent, nous paraît équivaloir à une abdication.

N'est-il donc possible d'organiser le prolétariat en un parti formidable, n'est-il donc possible de faire de l'agitation socialiste féconde que dans le cercle vicieux de la propagande électorale ? On le croirait vraiment, à entendre nos contradicteurs. Mais alors ce serait à désespérer de l'émancipation du peuple, si son intelligence, son énergie, sa volonté devaient être enfermés dans des bornes aussi étroites, si sa souveraineté intermittente pouvait lui être ainsi, sans recours, parcimonieusement débitée, au gré de la caste qui s'est improvisée la gérante irresponsable de ses affaires !

Nous avons meilleure opinion de Sa Majesté Tout-le-Monde. Nous estimons qu'il est possible, sans le pousser encore à la loterie du suffrage, d'éclairer le peuple sur ses véritables intérêts, de lui donner la conscience de ses misères, de sa servitude, de ses droits et de sa force. Nous croyons qu'il est possible d'organiser les masses déshéritées en vue de leur affranchissement, sans les inféoder à des hommes nouveaux, à qui elles s'en remettraient, sans garantie comme sans sanction, du soin de leur salut. Commençons par les instruire, faisons leur toucher du doigt leurs plaies saignantes, en leur indiquant les remèdes: seules ensuite, et mieux que les députés et les « chefs de colonnes, » elles feront ce qu'il y aura à faire. Si, au contraire, elles s'en rapportent aux gens qui auront sollicité et obtenu leur confiance avec leurs suffrages, elles s'endormiront dans une aveugle quiétude, comptant naïvement sur leurs représentants, devenus leurs maîtres; l'avènement de la vraie République, c'est-à-dire de la Révolution sociale, sera encore ajourné, il n'y aura rien de changé en France, il n'y aura que quelques privilégiés de plus.

Et qu'est-ce donc, après tout, qu'une assemblée, sinon une cohue de nullités et de médiocrités, au sein de laquelle les indécis, ceux qui n'ont ni assez de connaissances, ni assez d'énergie, ni assez de convictions pour se faire une opinion propre, dominent par le nombre et imposent à leurs collègues et au pays leurs paniques ou leurs manies capricieuses, transformées en décrets et en lois? Ne nous y trompons pas en effet : ce sont bien ces poltrons égoïstes, ces sceptiques incolores, qu'on flétrissait autrefois du nom de « crapauds du marais, » qui, dans toutes les circonstances, qu'ils s'abstiennent ou qu'ils votent, emportent la majorité, à telles enseignes que tous les efforts des convaincus et des roublards sont uniquement consacrés à conquérir leur adhésion passagère, mais décisive. C'est en réalité, ce troupeau qui gouverne !

On dirait vraiment que l'élection équivaut à une consécration surnaturelle, à un brevet d'omniscience et d'infaillibilité, comme si la majorité, voire même l'unanimité des suffrages, pouvait faire d'un ignorant un savant, d'un imbécile un homme intelligent ou d'un coquin un honnête homme ! C'est plutôt le contraire qui est vrai. Qu'importe qu'un tel soit un sot, qu'un tel soit un ambitieux, tant qu'ils restent simples citoyens, confinés dans l'horizon étroit de la vie privée ? Ils ne peuvent guère nuire à personne, si ce n'est à eux-mêmes. Et quoique, grâce à ces lois innombrables, faites ou maintenues contre les citoyens par les députés qui les représentent, l'égalité inscrite dans nos constitutions et sur nos monuments ne soit qu'un leurre, si quelqu'un s'avise d'empiéter par trop sur les droits de ses voisins, ceux-ci, dans la plupart des cas, sauront bien se défendre. Mais quand une fois le sot ou l'ambitieux sont nommés députés, les choses changent de tournure et prennent une autre portée. D'insignifiants qu'ils étaient, les élus deviennent dangereux, car désormais la bêtise, l'ignorance, la cupidité et l'ambition deviennent, sinon une calamité publique, au moins une menace permanente pour tout le monde, servies qu'elles sont par un huit centième de souveraineté, par l'inviolabilité parlementaire et le prestige du pouvoir, par le fétichisme trop habituel aux foules longtemps asservies, par la partialité respectueuse des autorités constituées.

C'est ainsi que le cénacle des législateurs n'est plus que le champ clos où s'agitent les convoitises et les vanités particulières, où l'énergie prête à agir est émiettée, laminée, drainée, au profit d'intérêts étroits et de passions mesquines, où les besoins nationaux sont transformés en bavardages byzantins et en discussions interminables et stériles, où l'ivresse des grandeurs et ce qu'on a si justement appelé la pourriture d’assemblée, font bientôt des plus piètres personnages des ennemis redoutables, à la dévotion du premier meneur un peu habile dans l'art de la parole avocassière et de l'intrigue malfaisante.

Le gouvernement parlementaire est un despotisme aussi intolérable, aussi irrationnel que le gouvernement monarchique. Peu nous importe de n'avoir qu'un maître ou d'en avoir cinq cents : en serons nous moins légiférés, moins décrétés, moins imposés, moins asservis, moins exploités ? Est-ce que d'être possédé par plusieurs co-propriétaires, cela allégeait pour l'esclave antique le fardeau de la servitude?....

Supposez la royauté élective, comme à l'époque de l'invasion des Barbares. Cesserait-elle pour cela d'être la royauté? Aurait-elle perdu ce qu'elle a d'odieux? Supposez cette royauté élective représentée, non plus par un seul homme, mais par deux potentats, comme dans l'Empire romain, sous les Césars de la décadence. Est-ce que ce dédoublement de l'autorité équivaudrait à l'émancipation du peuple ? Au lieu de deux chefs d'Etat, mettez-en maintenant trois, cinq, dix, cent, deux cents, trois cent soixante-trois ou sept cent cinquante-sept, — le nombre ne fait apparemment rien à la chose, — vous aurez un Triumvirat, un Directoire, un Conseil suprême, un Sénat, un Parlement, un Congrès, un « Comité de statistique, » tout ce que vous voudrez, mais toujours la dictature, toujours la royauté, toujours la tyrannie! Il restera quand même la division de la société en deux castes inégales et hiérarchisées : d'un côté les gouvernants, les législateurs, les souverains, les patrons; de l'autre les gouvernés, les sujets, les clients... Intérêts différents, intérêts antagoniques! Du côté où l'on commande, on ne peut penser, on ne peut agir comme du côté où l'on obéit. C'est fatal ! Il n'y a point de drapeau ni d'étiquette qui tiennent. A cet égard, monarchie ou république, c'est bonnet blanc et blanc bonnet. Malheureusement, avec une assemblée comme avec un roi, la force est toujours du côté où l'on commande...

A en croire un vieux proverbe, menteur comme tous les proverbes, « le plus embarrassé serait toujours celui qui tient la queue de la poële. » Et celui qu'on fait frire, n'en parlera-t-on point un peu? Il ne s'agit pas, pour le peuple qui rissole depuis des siècles, de remettre la queue de la poële entre de nouvelles mains : il s'agit de retourner la poële et d'éteindre le feu. Il ne s'agit pas de bien choisir les tyrans, ni d'en multiplier le nombre, il s'agit d'abolir la tyrannie!...

Allons plus loin. Non-seulement le parlementarisme ne vaut pas mieux que la monarchie : il es pire, parce qu'il est anonyme, irresponsable par conséquent, inaccessible aux coups de la justice comme à ceux de la vengeance, implacable enfin, sourd aux arguments comme aux prières. Un homme n'est qu'un homme, en définitive. On peut l'attendrir, l'effrayer, tout au moins, et en désespoir de cause, le punir. Charles 1er, Louis XVI, le duc de Berry en savent quelque chose : et pour avoir échappé au revolver de Solowieff et à l'explosion du Palais d'Hiver, le czar de toutes les Russies peut cependant servir aussi lui d'exemple et de témoignage. Allez donc attendrir ou châtier une Assemblée! Ou en a vu parfois qui s'affolaient, mais alors elles devenaient féroces...

Puis, une Assemblée est nécessairement étrangère et hostile au pays qu'elle a mission de représenter. « Ah! si le roi savait.... » telle était la plainte que, dans leur naïveté humble et soumise, soupiraient autrefois les pauvres diables qu'écrasait l'arbitraire et que rongeaient les abus. Mais le roi ne savait pas, il ne pouvait pas savoir... Pourquoi ? Parce qu'il était roi. De même aujourd'hui : les parlementaires ne savent pas, ils ne peuvent pas savoir, parce qu'ils sont rois, parce qu'ils sont parlementaires. « Il faut - a dit Proudhon - avoir vécu dans cet isoloir qu'on appelle une Assemblée, pour concevoir comme les hommes qui ignorent le plus complètement l'état et les voeux d'un pays sont presque toujours ceux qui le représentent et le gouvernent. » Il peut se faire, par hasard, qu'on tombe sur un roi intelligent, sinon honnête, accessible aux considérations d'humanité, de logique, d'utilité générale, de respect de l'opinion qui influent sur les individus. (*)

Sur un parlement qui réunisse ces qualités, qui satisfasse à ces conditions, jamais ! Ici, l'autorité n'est plus aux mains d'un homme, c'est-à-dire d'un être qui le plus souvent est mauvais, vicieux, corrompu, égoïste, mais qui peut être aussi quelquefois sage, habile, probe et charitable : elle est aux mains d'un être collectif, fatalement sans raison, sans caractère et sans coeur. Elle est aux mains d'une moyenne, c'est-à-dire d'une puissance ondoyante, idiote et fausse comme toutes les moyennes, de telle sorte que les destinées d'une grande nation comme la France, livrées sans contrepoids à ce que peut-être cette nation compte de moins viril et de moins sensé, dépendent du déplacement d'un suffrage, en fin de compte, de la bonne ou de la mauvaise digestion de celui-ci, de satisfactions domestiques ou des mésaventures conjugales de celui-là!
Et, ce n'est pas là du paradoxe, c'est de l'histoire objective, de la réalité vraie !

...

Qui dit parlementarisme, dit despotisme, avec cette aggravation inexpiable que le despotisme se complique ici de tous les hasards d'une loterie et de toutes les menaces de l'irresponsabilité !

Rompons donc avec une tradition néfaste, avec une illusion stupide.

Non ! Le bulletin de vote, cette satisfaction chimérique avec laquelle on berne la crédulité des foules — non, le bulletin de vote n'est pas une propriété civique; il n'est pas une arme libératrice, ni un gage d’affranchissement et de progrès. Il y a trop de temps que nous nous traînons à la remorque de ces innombrables naïfs, à la foi et à l'espérance si robustes, que les déceptions les plus multipliées et les plus cuisantes ne les rebutent pas, qui croient encore aux « bons députés, » comme les esclaves d'antan soupiraient après un « bon maître,» et qui se consolent de leurs déconvenues d'hier et de leurs souffrances d'aujourd'hui en disant : « Nous réussirons demain ! »

La vérité, la voici : Demain sera la répétition d'aujourd'hui, comme aujourd'hui est la répétition d'hier.

On n'est bien représenté et servi que par soi-même. Ceci est vrai des peuples comme des individus. Il faut donc que le peuple prenne en main ses propres affaires, et qu'il ne s'en remette plus aveuglément à des mandataires qui, s'ils ne le trahissent pas, sont au moins à chaque instant à même de le trahir impunément, du soin de son salut !

 


 

Note

(*) Qu'on n'aille pas s'aviser d'induire de nos paroles que nous sommes des monarchistes déguisés ou des césar riens honteux! La façon dont nous avons posé la question nous dispenserait sans doute de fournir à cet égard de plus amples explications, mais nous sommes en présence d'adversaires dont la perfidie ne recule devant aucun moyen et il n'est pas superflu peut-être de mettre nos lecteurs en garde contre certaines insinuations calomnieuses qu'on n'épargne guère depuis quelque temps aux socialistes qui ont le tort de ne pas accepter docilement toutes les consignes et toutes les disciplines.

Nous ne voulons plus être gouvernés du tout, pas plus par un roi ni par un empereur que par un parlement. En admettant même que le ou les détenteurs de l’autorité soient - hypothèse improbable - d’honnêtes gens, incapable d’abuser de leur puissance et animés de meilleures intentions, il suffirait que cette épée de Damoclès restât suspendue, menaçante, au-dessus de nos têtes, pour nous donner le droit de protester et d’arborer encore l’étendard de la révolte. Ce n’est pas assez que personne ne soit opprimé ni exploité; il faut encore que personne ne puisse l’être. Notre ennemi c’est toujours notre maître: qu’il s’agisse d’un individu ou d’une collectivité, nous lui conservons la même haine e nous lui voulons la même guerre, sans trêve comme sans merci!

Mais, on nous permettra bien de dire qu’il est plus facile de trouver un homme honnête et intelligent que d’en trouver trois ou quatre cents. Il y a même lieu de supposer que si ces trois ou quatre cents phénix se trouvaient réunis, toutes leurs belles qualités s'en iraient en fumée...

D'ailleurs, comme l'a fort bien dit le délégué de l'Alliance des groupes socialistes révolutionnaires, « misère pour misère, mieux vaut encore celle qui, ne reposant que sur la seule force brutale, laisse du moins intact le droit de revendication, plutôt que de donner à cette misère un caractère légal, grâce à l'hypocrisie duquel l'oppression ne peut que s'éterniser. »

 


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