Alain

Contre le Léviathan

(1928-1932)

 



Note

Ici il y deux brefs essais d’Alain sur l’État. Rarement des idées si puissantes et si pénétrantes ont été exprimées à propos du Léviathan. Elles présentent une réalité qui est très difficile à accepter mais aussi très difficile à nier. En lisant Alain on comprend que le dépassement de l’État (le Léviathan) est le vrai passage, à accomplir par chaque individu, de la barbarie à la civilisation; un passage qui n’est jamais ni complet ni définitif, mais à confirmer et renforcer tous les jours, par chacun de nous.

 


 

Léviathan fait courir ses mille pattes; il avance en colonne serrée. Ceux qui le composent n'en sont point maîtres; au contraire ils reçoivent avec enthousiasme les signes de ce grand corps, et s'accordent à ses mouvements. Honte si l'on ne les devine; honte si l'on commence à les rompre. Ainsi Léviathan se resserre et se durcit. Ceux qui le regardent passer voudraient être écailles ou griffes de ce monstre. Objet de l'amour le plus puissant peut être, le plus naturel, le plus facile. Le plus grossier est sublime alors. Comment n'aimerait-on pas ce qui rend courageux, imperturbable, infatigable? Mais étrange objet d'amour. Car ce grand corps ne sait rien, ne voit rien, et se croit lui-même, comme les fous. Nulle pensée ici que l'erreur adorée, la passion adorée, la violence adorée.

Voici le même corps en assemblée, et s'exerçant à penser. La dispute y fait deux ou trois monstres, et chacun pense contre les autres. Nul ne résiste à ces répulsions et attractions. D'où une pensée convulsive, sans preuves, sans examen, et qui se connaît elle-même par la vocifération. Qui s'y laisse emporter admire après cela d'être assuré de tant de choses, et ami d'hommes dont il ne sait rien, mais ami à se faire tuer pour eux. Que sera-ce si l'accord se fait dans l'assemblée par quelque chant? Alors tout semble évident, juste, facile. Mais quoi? Une seule chose évidente et juste, c'est que l'assemblée unanime a raison. Léviathan est assuré; mais de quoi? De ceci qu'il est assuré. La grande réconciliation a balayé toutes les pensées, hors celle-ci: « J'ai raison. Raison je suis. Preuve je suis. Mais de quoi preuve? Je ne sais. » On s'étonne de tant d'absurdes croyances, dont on retrouve la trace dans le cours des âges. On s'étonne parce qu'on essaie de comprendre, ou seulement de savoir, ce que Léviathan a pensé. Mais regardez mieux; il n'a cru jamais qu'une seule chose, qui est qu'il ne se trompe jamais. Cette pensée efface toutes les pensées.

Tout fragment et même le plus petit morceau de Léviathan frétille comme son père, et pense de même. Aussi, d'un parti, d'une académie, d'une commission, de trois hommes et même de deux, je n'attends guère. Non pas même s'il s'agit de choisir la couleur d'un timbre-poste ou la marque d'un sou. Car les partis se forment, et sont heureux de se former; l'union fait la force, et la force fait preuve. Et l'accord final est assez content de soi. Ainsi toute décision est faite d'absurdes morceaux. Vous ne trouverez pas une Commission qui, pour finir, ne monte l'hélice d'un avion sur les ailes d'un autre. Tout programme d'études rassemble les contraires et impose l'impossible. Et cela par le double mécanisme de la contradiction qui met tout en pièces, et de la réconciliation qui précipitamment et aveuglément recolle, tant l'amitié est douce. Il reste un grand espoir que l'avion volera tout de même. Mais les choses n'ont rien entendu. L'air est toujours le même, la pression toujours la même.

L'insensibilité des mécaniques est scandale aux coeurs généreux.

Léviathan est un sot. Ouvrier des sentiments délicieux, et, par là, ouvrier des plus grands maux en ce monde. L'assemblée des hommes fait reculer l’humanité. La guerre en est une preuve assez forte. Trop forte, car elle nous enivre comme un vin, pour ou contre. Et chacun connaît les trois degrés de l'ivresse, singe qui imite, lion qui s'irrite, pourceau qui se couche. Ce troisième personnage exprime la puissance des besoins, et la source impure de la résignation. Cercle infranchissable, tant que l'on va chercher à l'assemblée ce qu'on doit penser. Mais nul homme n'est sot. Que chacun pense donc en son recoin, en compagnie de quelque livre écrit en solitude. Autre assemblée; invisible assemblée. Ces courts moments de refus suffiraient, si l'on comprenait par les causes qu'un amas d'hommes peut faire une redoutable bête.

(Octobre 1928)

 


 

 « Pourquoi n'adhérez-vous pas à un parti révolutionnaire? » On m'a posé cette question plus d'une fois. Et je répondrai toujours la même chose: c'est parce que je suis plus révolutionnaire que vous tous. Je ne dis pas seulement que je n'ai aucune confiance dans aucun genre de chef; ce serait trop peu dire. Au fond je suis assuré que tout chef sera un détestable tyran si on le laisse faire. Pourquoi j'en suis assuré? Parce que je sais très bien ce que je ferais si j'étais général ou dictateur. Les passions qui se rapportent à ce genre de métier ne sont jamais qu'endormies. Quel bonheur d'avoir une garde de fidèles! Qu'il est agréable de ne jamais revenir sur un ordre; de n'y plus penser; d'écraser tout ce qui résiste, comme une grande machine qui passe! Quel bonheur aussi de jouer le grand jeu, de défier, de risquer, de braver! Quelle éloquence que celle de Napoléon! Et parbleu, c'est la même que celle d'un chef de pirates: « Ce que je déciderai, vous le ferez; et vous pouvez en être sûr. » Cette certitude de soi, on y arrive bien vite. Dans le grand sillage les hommes sont entraînés. Et heureux. De cela aussi je sais quelque chose; car je suis capable de marcher sur les pas d'un homme brave et résolu. La fidélité est par elle-même délicieuse.

Et quant aux idées, demanderez-vous, qu'est-ce qu'elles deviennent? Qu'est-ce qu'on en fait? C'est très simple; on n'y pense plus jamais. Il n'y a rien de plus facile que de ne pas penser. Il suffit d'être très occupé aux actions. Il suffit d'avoir des intrigues à démêler, un pouvoir à conserver, un ordre à exécuter. Si vous voulez être tyran, ne laissez aucun repos ni aux autres ni à vous-même. Ils seront heureux. Vous serez heureux. La puissance est comme un alcool. Le bonheur d'estimer donne la force de mépriser. On donnerait sa vie pour ses amis. À ce point de résolution, la vie d'un ennemi ne compte guère. Quel est donc l'orateur qui parle en égal à des égaux? Il commence bien ainsi; mais la fureur d'admirer, qui est enivrante, a vite fait de le déloger de sa modestie; car le fracas des bravos est de force; l’oreille ne s'y trompe pas. On se sent maître et Jupiter d'un orage humain, d'un heureux orage qui jure de déraisonner. On se dit: « Marchons toujours, puisque moi du moins je sais où je vais. » Mais ce n'est plus vrai. La première faute du chef, la plus aisée, la plus agréable, la plus ignorée de lui-même, c'est de se croire. Là-dessus je n'irai pas ramasser des exemples; on ne voit que cela. Alexandre, Napoléon, Lénine, Trotsky, ce sont des hommes divins; ce furent des hommes divins au commencement. Disons en peu de mots que le suffrage périt par l'acclamation. Stendhal, qui a éprouvé tous ces mouvements, a percé d'un coup la cuirasse, comme il fait toujours. « La nation s'enivre de gloire; adieu la liberté. »

Pourquoi c'est ainsi? Il suffit de voir l'homme debout et marchant pour comprendre comment il se fait que c'est ainsi. La tête est petite et froide. Le dos est large et généreux. La pensée est une grande et petite chose qui jusqu'à présent n'a jamais réussi. C'est toujours le thorax, lieu du courage et de la colère, qui prend le commandement. La justice s'irrite à seulement parler fort; elle n'est plus justice; et la fraternité enivrée n'est plus fraternité du tout. Voyez les syndicats divisés contre eux-mêmes, et gouvernés par des empereurs, des ministres, des adjudants. Et pourtant s'il y a au monde quelque organisation démocratique, c'est bien celle-là. Tout y devrait marcher par des réunions d'égaux, où le chef n'est que secrétaire. En fait tout va par décrets, mouvements d'éloquence, et union sacrée. Si cet ordre nouveau s'affirme, ce sera par un Alexandre, par un César, par un Napoléon, qui refuseront gloire et puissance, qui seront et resteront peuple en toutes leurs fibres ; qui sauveront dans ce grand corps les pensées diverses, égales, opposées, amies; qui aimeront la justice et refuseront ce mouvement de mordre, si terriblement joint à toutes nos amours. Et Descartes le solitaire a bien dit que notre plus ancien amour est de bien manger; d'où vient que tout amour dévore ce qu'il aime. Là-dessus vous dites que la froide sagesse vous ennuie. Très bien. Jouez donc éternellement le même jeu. Vous changerez seulement de maître. L'Armée Nouvelle attend des volontaires. Courez-y. Une fois de plus vendez la liberté. Librement vendez-la.

(Février 1932)

 


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