Amedée Dunois

Anarchisme et organization

(1907)

 


 

Note

Ici est exprimée la position des anarchistes sur l'organisation interne telle qu'elle a émergé lors d'un Congrès international qui a vu la présence de personnalités notables du mouvement.

Source: Congrès Anarchiste International, Amsterdam, 1907 (Quatrième séance).

 


 

Le temps n'est pas loin derrière nous où la majeure partie des anarchistes était opposée à toute pensée d'organisation. Alors, le projet qui nous occupe eut soulevé parmi eux des protestations sans nombre et ses auteurs se fussent vus soupçonnés d'arrière pensées rétrogrades et de visées autoritaires.

C'était le temps où les anarchistes, isolés les uns des autres, plus isolés encore de la classe ouvrière, semblaient avoir perdu tout sentiment social; où l’anarchisme, avec ses incessants appels à la réforme de l'individu, apparaissait à beaucoup comme le suprême épanouissement du vieil individualisme bourgeois.

L'action individuelle, « l'initiative individuelle » était censée suffire à tout. On tenait généralement pour négligeables l'étude de l'économie, des phénomènes de la production et de l'échange, et même certains des nôtres, déniant toute réalité à la lutte de classe, ne consentaient à voir dans la société actuelle que des antagonismes d'opinions auxquels la« propagande » consistait justement à préparer l'individu.

En tant que protestation abstraite contre les tendances opportunistes et autoritaires de la social-démocratie, l'anarchisme a joué depuis vingt-cinq ans un rôle considérable. Pourquoi, au lieu de s'en tenir là, a-t-il essayé de construire, en face du socialisme parlementaire, une idéologie qui lui appartient en propre? Dans ses audacieuses envolées, cette idéologie a trop souvent perdu de vue le terrain solide de la réalité et de l'action pratique et, trop souvent aussi, a fini par atterrir, qu'elle le voulut ou non, aux rives désolées de l'individualisme. C'est ainsi qu’on en vint, parmi nous, à ne plus concevoir l'organisation que sous des formes inévitablement oppressives pour « l'individu » et à repousser systématiquement toute action collective. Cependant, sur cette question de l'organisation qui, précisément, nous occupe, une évolution significative est en voie de s'accomplir. Sans nul doute, cette évolution particulière doit être rattachée à l'évolution générale que l'anarchisme a subie en France depuis quelques années.

En nous mêlant plus activement qu'autrefois au mouvement ouvrier, nous avons franchi la distance séparant l'idée pure, qui si aisément se transforme en dogme inviolable, de la vivante réalité. Nous nous sommes de moins en moins intéressés à nos abstractions d'antan et de plus en plus au mouvement pratique, à l’action: le syndicalisme, l’antimilitarisme ont pris chez nous la première place. L'anarchisme nous apparaît beaucoup moins sous l’aspect d'une doctrine philosophique et morale que comme une théorie révolutionnaire, que comme un programme concret de transformation sociale. Il nous suffit de voir en lui l’expression théorique la plus parfaite des tendances du mouvement prolétarien.

L'organisation anarchiste soulève encore des objections. Mais, ces objections sont fort différentes, selon qu'elles émanent des individualistes ou des syndicalistes.

Contre les premiers, il suffit d'en appeler à l'histoire de l’anarchisme. Celui-ci est sorti, par voie de développement, du « collectivisme » de l'Internationale, c'est-à-dire, en dernière analyse, du mouvement ouvrier. Il n'est donc pas une forme récente, la plus perfectionnée, de l'individualisme, mais une des modalités du socialisme révolutionnaire. Ce qu'il nie, ce n'est donc pas l'organisation ; tout au contraire, c'est le gouvernement, avec lequel, nous dit Proudhon, l'organisation est incompatible. L'anarchisme n'est pas individualiste ; il est fédéraliste, « associationniste », au premier chef. On pourrait le définir : le fédéralisme intégral.

Au reste, on ne voit pas comment une organisation anarchiste pourrait nuire au développement individuel de ses membres. Personne en effet ne serait tenu d'y entrer, ni même, y étant entré, de n'en pas sortir.

Les objections élevées d'un point de vue individualiste contre nos projets d'organisation anarchiste ne résistent pas à l'examen : elles se retourneraient tout aussi bien contre toute forme de société. Celles des syndicalistes ont plus de solidité. Arrêtons nous y un instant.

L'existence d'un mouvement ouvrier d'orientation nettement révolutionnaire est actuellement en France, le grand fait auquel risque de se heurter, sinon de se briser, toute tentative d'organisation anarchiste ; et ce grand fait historique nous impose certaines précautions auxquelles ne sont plus tenus, j'imagine, nos camarades des autres pays.

Le mouvement ouvrier vous offre, nous dit-on, un champ d'action à peu près illimité. Tandis que vos groupements d'opinion, petites chapelles où ne pénètrent que des fidèles, ne peuvent espérer grossir indéfiniment leurs effectifs, l'organisation syndicale, elle, ne désespère pas d'arriver à contenir, dans ses cadres souples et mobiles, le prolétariat tout entier.

Or, continue-t-on, c'est à l'union ouvrière qu'est votre place d'anarchistes, et là seulement. L'union ouvrière n'est pas simplement une organisation de lutte, c'est elle le germe vivant de la société future, et celle-ci sera ce que nous aurons fait le syndicat. La faute, c'est de rester entre initiés, à remâcher toujours les mêmes problèmes de doctrine, à tourner sans fin dans le même cercle de pensée. Sous aucun prétexte, il ne faut se séparer du peuple, car si arriéré, si borné que soit encore le peuple, c'est lui — et non l'idéologue, — le moteur indispensable de toute révolution. Avez-vous donc, comme les social-démocrates, des intérêts différents de ceux du prolétariat à faire valoir — intérêts de parti, de secte ou de coterie? — Est-ce au prolétariat de venir à vous, où bien à vous d'aller à lui pour vivre de sa vie, gagner sa confiance et l'exciter, par la parole et par l'exemple, à la résistance, à la révolte, à la révolution ? —

Je ne vois pas pourtant que ces objections vaillent contre nous. Organisés ou non, les anarchistes (j'entends ceux de notre tendance, qui ne séparent pas l'anarchisme du prolétariat) ne prétendent pas au rôle de « sauveurs suprêmes ». Convaincus de longue date que l’émancipation des travailleurs sera l'œuvre des travailleurs eux-mêmes ou ne sera pas, nous assignons volontiers au mouvement ouvrier la première place dans l'ordre de l'action. C'est dire que, pour nous, le syndicat n'a pas à ne jouer qu’un rôle purement corporatif, platement professionnel, comme l'entendent les guesdistes et, avec eux, quelques anarchistes attardés à des formules surannées. Le temps du corporaratisme est passé : ce fait a pu contrarier à l'origine les conceptions qui lui étaient antérieures ; nous l'acceptons, nous, avec toutes ses conséquences. — Notre rôle donc, à nous anarchistes qui pensons être la fraction la plus avancée, la plus audacieuse et la plus affranchie, de ce prolétariat militant organisé dans les syndicats, c'est d'être toujours à ses côtés et de combattre, mêlés à lui, les mêmes batailles. Loin de nous l'inepte pensée de nous isoler dans nos groupes d'études ; organisés ou non, nous resterons fidèles à notre mission d'éducateurs, d'excitateurs de la classe ouvrière. Et si aujourd'hui nous croyons devoir nous grouper entre camarades, c'est, entre autres raisons, pour conférer à notre activité syndicale le maximum de force et de continuité. Plus nous serons forts, et nous ne serons forts qu'en nous groupant, plus forts aussi seront les courants d'idées que nous pourrons diriger à travers le mouvement ouvrier.

Mais nos groupes anarchistes devraient-ils se borner à parfaire l'éducation des militants, à entretenir en eux la sève révolutionnaire, à leur permettre de se connaître et de se rencontrer ? N'auraient-ils pas à exercer directement une activité propre ? — Nous pensons que si.

La révolution sociale ne peut être l'œuvre que de la masse. Mais toute révolution s'accompagne nécessairement d'actes qui par leur caractère — en quelque sorte technique — ne peuvent être le fait que d'un petit nombre, de la fraction la plus hardie et la plus instruite du prolétariat en mouvement. Dans chaque quartier, chaque cité, chaque région, nos groupes formeraient, en période révolutionnaire, autant de petites organisations de combat, destinées à l'accomplissement des mesures spéciales et délicates auxquelles la grande masse est le plus souvent inhabile.

Mais l'objet essentiel et permanent d'un groupe, ce serait, j’y arrive enfin, la propagande anarchiste. Oui, nous nous unirions avant tout pour propager nos conceptions théoriques, nos méthodes d'action directe et de fédéralisme. Jusqu'ici la propagande s'est faite individuellement. La propagande individuelle a donné des résultats fort appréciables jadis, mais il faut bien avouer qu'il n'en est plus ainsi aujourd'hui.

Depuis plusieurs années, une sorte de crise a frappé l'anarchisme. Le manque, presque complet, d'entente et d'organisation entre nous est pour beaucoup dans cette crise. Les anarchistes, en France, sont en très grand nombre. Dans l'ordre théorique, ils sont déjà bien divisés ; dans l'ordre pratique, ils le sont plus encore. Chacun agit à sa guise et à son heure. Les efforts individuels, pour considérables qu'ils soient, se dispersent et se gaspillent souvent en pure perte. Il y a des anarchistes partout : ce qui manque, c'est un mouvement anarchiste ralliant, sur un terrain commun, toutes les forces qui, jusqu'à ce jour, bataillèrent isolément.

Ce mouvement anarchiste sortira de notre action' commune, de notre action concertée, coordonnée. Inutile de dire que l'organisation anarchiste n'aurait pas la prétention d'unir tous les éléments qui se réclament, bien à tort parfois, de l'idée d'anarchie. Il suffirait qu'elle groupât, autour d'un programme d'action pratique, tous les camarades acceptant nos principes et désireux de travailler avec nous.

 

Motion Dunois

Les anarchistes réunis à Amsterdam le 21 août 1907,

Considérant que les idées d’anarchie et d'organisation, loin d'être incompatibles comme on a quelquefois prétendu, se complètent et s'éclairent l’une l’autre, le principe même de l’anarchie résidant dans la libre organisation des producteurs ;

Que l’action individuelle, pour importante qu'elle soit, ne saurait suppléer au défaut d'action collective, de mouvement concerté ; pas plus que l'action collective ne saurait suppléer au défaut d'initiative individuelle ;

Que l’organisation des forces militantes assurerait à la propagande un essor nouveau et ne pourrait que hâter la pénétration dans la classe ouvrière des idées de fédéralisme et de révolution ;

Que l’organisation ouvrière, fondée sur l’identité des intérêts, n^exclut pas une organisation fondée sur l’identité des aspirations et des idées

Sont d’avis que les camarades de tous les pays mettent à l’ordre du jour la création de groupes anarchistes et la fédération des groupes déjà créés.

 

Adjonction motion Vohryzek-Malatesta

La Fédération anarchiste est une association de groupes et d'individus où personne ne peut imposer sa volonté ni amoindrir l’initiative d’autrui. Vis-à-vis de la société actuelle elle a pour but de changer toutes les conditions morales et économiques et, dans ce sens, elle soutient la lutte par tous les moyens adéquats.

 


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