Pëtr Kropotkin

Contre l'école d'état

(1913)

 



Note

Un extrait qui clarifie, de la manière la plus explicite possible, les objectifs de l'école publique, à savoir manipuler - contrôler les uns et privilégier - récompenser les autres.

Source: Pëtr Kropotkin, L'État Moderne: l'impôt, in, La Science Moderne et l’Anarchie, 1913.

 


 

Prenons, en effet, l'instruction. Nous avons fait du chemin depuis l'époque où la commune trouvait elle-même une maison pour l’école, ainsi que l'instituteur, et où le sage, le physicien, le philosophe s’entourait d'élèves volontaires pour leur transmettre les secrets de sa science ou de sa philosophie. Aujourd'hui, nous avons l'éducation soi-disant gratuite fournie à nos frais par l'Etat; nous avons les lycées, les universités, l'Académie, les sociétés savantes subventionnées, les missions scientifiques - que sas-je.

Comme l'Etat ne demande pas mieux que de toujours élargir la sphère de ses attributions, et que les citoyens ne demandent pas mieux que d'être dispensés de penser aux affaires d'intérêt général - de « s’émanciper » de leurs concitoyens en abandonnant les affaires communes à un tiers - tout 's'arrange à merveille. - « L'instruction? » dit l’Etat, « enchanté, messieurs et mesdames, de la donner à vos enfants! Pour alléger vos soins, nous allons même vous défendre de vous mêler de l’éducation. Nous rédigerons les programmes, - et pas de critiques, s’il vous plaît! D'abord, nous abrutirons vos enfants par l'étude des langues mortes et des vertus de la loi romaine. Ça les rendra souples et soumis. Ensuite, pour leur ôter toute velléité de révolte, nous leur enseignerons les vertus de l'Etat et des gouvernements, ainsi que le mépris des gouvernés. Nous leur ferons croire qu'eux, ayant appris le latin, deviennent le sel de la terre, le levain du progrès : que sans eux l’humanité périrait. Cela vous flattera; quant à eux, ils vont gober ça à merveille et devenir vaniteux en diable. C'est ce qu'il nous faut. Nous leur enseignerons que la misère des masses est une « loi de la nature » - et ils seront enchantés de l'apprendre et de le répéter. Modifiant cependant l'enseignement selon le goût variable des époques, nous leur dirons, tantôt que telle fut la volonté de Dieu, tantôt que c'est une loi « d'airain », qui fait que l'ouvrier s'appauvrira, dès qu'il commencera à s'enrichir, puisqu'il s'oubliera dans son bien-être jusqu'à avoir des enfants. Toute l'éducation aura pour but de faire croire à vos enfant que hors l'Etat providentiel - point de salut! Et vous applaudirez, n'est-ce pas? »

“Puis, après avoir fait payer par le peuple les frais de toute instruction - primaire, secondaire, universitaire et académique - nous nous arrangerons de façon à garder les meilleures parts du gâteau budgétaire pour les fils des bourgeois. Et ce grand bonhomme, le peuple, s’enorgeuillissant de ses universités et de ses savants, ne s'apercevra même pas comment nous érigerons le gouvernement en monopole pour ceux qui pourront se payer le luxe des lycées et des universités pour leurs enfants. Si nous leur disions de but en blanc: Vous serez gouvernés, jugés, accusés et défendus, éduqués et abrutis par les riches, dans l'intérêt des riches - ils se révolteraient, sans doute. C'est évident! Mais, avec l'impôt et quelques bonnes lois, très « libérales» - en disant, par, exemple, au peuple qu'il faut avoir subi vingt examens pour être admis à la haute fonction de juge ou de ministre, - le bonhomme va trouver cela très bien!”

Et voilà comment, de fil en aiguille, le gouvernement du peuple par leur seigneurs et les riches bourgeois, contre lequel le peuple se révoltait autrefois quand il le voyait de face, se trouve reconstitué sous une autre forme, avec l’assentiment et presque aux acclamations du peuple, sous le masque de l’impôt.

 


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